• Carmelo Bene

    Carmelo Bene J'ai toujours "ôté" de scène le pantin Pinocchio, le cauchemar d'un morceau de bois qu'on s'obstine à vouloir farcir de viande pourrie : tomber dans l'humain, c'est ça la véritable mésaventure. Nous sommes gravement malades, par définition : moi, je suis parti, et à jamais, le jour de mes débuts, à dix-neuf ans, dans le Caligula ; je me suis barré, je ne sais pas où, dans quel monde, quel non-lieu. Dans mon cas, la question est planétaire, puisqu'elle concerne la surdité de toute une planète qui s'entête à rester dans la représentation. J'ai détruit tout le théâtre de représentation, j'ai miné toutes les formes et les langages possibles; les identités et les rôles de la dramaturgie faite en amont du théâtre. Les "triomphes" qu'on me fait ne sont que des équivoques qui veulent normaliser le paradoxe, pour se rassurer. Ils représentent le culot social qui se donne l'illusion de pouvoir reconnaître l'inconnaissable. Mieux vaudrait un public d'analphabètes, mais les analphabètes ne sont pas assez corrompus pour aller au théâtre. Les millénaires passent, et le monde se comporte comme si Saussure, Lacan, Bacon, Artaud n'avaient jamais existé. On doit aller au théâtre pour hurler, pour pleurer, mais personne ne le fait ; la vérité c'est que les temps désormais sont mûrs pour que le théâtre soit aboli. Quant à moi, j'ai vérifié dans la pratique une série d'élucubrations impossibles, j'ai exaucé les voeux de Baudelaire qui invoquait l'amplification au théâtre et d'Artaud qui théorisait l'irreprésentable. [...] Tout doit être ôté de la scène, il ne peut pas être question de dialogue, ni de monologue, parce que le monologue est un dialogue avec soi : il n'y a que des équivoques. Le concept de texte n'a jamais été éclairci, si bien que le terme  "dramaturge" est encore attribué à l'auteur du texte ; j'ai toujours été très clair sur cette impossibilité, et même sur l'impossibilité de l'écriture de scène qui risque d'être une textualité de la scène et donc une mainmise patronale sur la scène. Pourtant on n'arrête pas de reculer en redonnant au dramaturge la dramaturgie, le pouvoir du texte : j'ai renié cette écriture là et je l'ai changée en ce que j'ai appelé la machine actoriale.[...] Je ne veux pas être confiné dans un genre : le théâtre est un non-lieu, c'est le noir, il doit être dans le noir. Un théatre doit être intémoignable, en tant que non-lieu il n'est pas dans l'histoire. [...] J'éprouve une vraie répulsion pour tout ce qui parle de transcendance, tout ce qui est métaphysique, ce qui sent Dieu, ou l'ailleurs, ou le visage de l'autre, tant et si bien que je vis isolé, je vis en moine. Je ne cherche pas le théâtre, et même quand je suis sur scène je ne sais pas si j'y suis vraiment, je ne trouve personne qui ait jamais posé ces questions, même pas dans la théorie, même pas chez Artaud. Le théâtre doit être le noir, ce n'est que le noir, le non-lieu par excellence. Peu importe où on le fait.

    CARMELO BENE

    Texte étalbli par JP Manganaro

    Carmelo Bene

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