Traces du parcours artistique et théâtral de Jean-Marc Musial et Virginie Di Ricci fondateurs du Laboratoire de Recherches et Créations scéniques Terribilità
"Sortie par trois fois de son berceau plurimillénaire - hauts plateaux d'Asie centrale, contreforts himalayens - la peste a déferlé sur l'Europe aux VIe, XIVe et XIXe siècles. De ces trois pandémies, la première fut dite "peste de Justinien" parce qu'elle atteignit sous son règne, en 541, le bassin méditerranéen ; durant deux siècles, jusqu'en 767, la peste cabota de l'Egypte au Bosphore et d'Antioche à l'Espagne. sur le continent, elle ne remonta pas au-delà de Trèves ; l'Angleterre fut épargnée et l'épidémie de 664 fut peut-être due à la variole, certainement pas à la peste, bien que relatée sous ce nom par Bède le Vénérable ; mais jusqu'au XVIIIe siècle, une équivoque persista : pestis - le fléau - et pestilencia désignent, qu'elle qu'en soit la nature, n'importe qu'elle épidémie d'une certaine importance.
Epargnée par la première pandémie, l'Angleterre fut ravagée, comme l'ensemble de l'Europe, par la seconde, la peste noire ou grande peste du Moyen Age. Cette fois encore, l'Europe fut atteinte par son littoral méditerranéen ; en 1347, les Génois occupaient en Crimée le comptoir de Caffa ; lorsque l'armée tartare du Khan Djanisberg vint y mettre le siège, les Génois repoussèrent l'assaillant avec tant de vigueur que celui-ci capitula ; mais la peste affectait l'armée tartare et Djanisberg fit catapulter des cadavres de pestiférés par dessus les murailles. Les Génois eurent vite fait de comprendre le danger ; ils s'embarquèrent en hâte, mais emportèrent avec eux l'infection qu'ils disséminèrent au fur et à mesure de leurs escales : Constantinople, Messine, Chypre, Venise, Naples, Gênes, furent atteintes et relancèrent à leur tour l'infection vers des ports indemnes. Le Ier novembre 1347, la peste débarquait à Marseille. Pénétrant dans les terres, elle envahissait l'Italie, la France, l'Espagne, atteignant l'Atlantique à Bordeaux en juillet 1348 et les ports d'Angleterre dans les semaines suivantes : Melcombe-Regis (Weumouth), où une pierre marque encore ce débarquement de la peste, fut le premier atteint (pour certains, dès juin même, par Calais plutôt que par Bordeaux), Southampton, Bristol, Gloucester suivirent, et, le 29 septembre 1348, la peste entrait à Londres. S'étendant à l'arrière-pays, elle infectait les deux tiers de l'Angleterre durant 1349. En 1350 l'écosse était atteinte à son tour, seul son centre fut peut-être épargné.
Dans le même temps, la peste poursuivait son périple autour du continent et, par la mer du Nord et la Baltique, envahissait le Danemark, la Norvège, l'Allemagne, la Pologne et, en 1352, la Russie d'Europe.
Ainsi, en mois de quatre ans, de 1348 à 1352, la Mort Noire avait conquis la totalité de l'Europe avec une incroyable rapidité. En moins de quatre ans, elle avait fait 24 millions de morts, soit entre le quart et le tiers de la population. D'après Froissart "bien la tierce partie du monde mourut" et, selon le distique d'un chroniqueur bourguignon :
A Nuits de cent restèrent huit
En mil trois cent quarante huit
Encore n'était-ce là qu'une première saignée, le début d'une longue mainmise sur l'Europe : à ces quatre années de Mort Noire succédèrent, selon les pays, trois à quatre siècles d'une mortalité plus ou moins continue. Jusqu'à la fin du XVe siècle, la peste parcourt l'Europe suivant un mode serpigineux, disparaissant ici, réapparaissant là, s'acharnant sur certaines villes, telle Londres frappée à nouveau en 1360,1362,1368,1369,1375,1382, puis de 1405 à 1407, en 1426, de 1433 à 1438, en 1454 encre, et presque sans interruption, de 1464 à la fin du XVIe siècle.
Peu à peu, à partir du XVIIe siècle, pour des raisons que bactériologistes et épidémiologistes commencent de comprendre, la peste desserre progressivement et inégalement son emprise : elle disparaît de Florence de France en 1786, d'Italie en 1816, d'Espagne en 1820. Si elle a libéré l'Angleterre dès 1668, Londres aura connu d'effroyables mortalités : 36 000 morts en 1603, 35 000 en 1625, 10 000 en 1636, 70 000 en 1665-1666, l'année de la peste relatée par Defoe.
Plus que les deux premières, la troisième pandémie mérita bien son nom, car elle toucha effectivement tous les peuples, de 1894 à 1920. Atteignant Hong Kong en 1894, Bombay en 1896, la peste y trouva ce qui devait assurer sa fortune définitive : la navigation à vapeur. Durant des siècles, la lenteur de la marine à voile avait contraint la peste au cabotage, lui interdisant toute navigation hauturière : la lenteur des traversées excédait la brièveté de la maladie. Nul navire infecté quittant l'Europe ne pouvait espérer atteindre, vivant, le Nouveau Monde et ces voiliers errants, que nul ne dirigeait plus, ont participé à la naissance du mythe du vaisseau fantôme.
Par leur rapidité les steamers dispersèrent la peste dans tous les ports du monde : à Suez en 1897, à Maurice et Madagascar en 1898, à Marseille, à Sydney, à Glasgow et à San Francisco en 1900, à Honolulu en 1908, à Java en 1911, à Ceylan en 1914, à Manille en 1920. Cette même année 1920, une péniche de charbon venue de Londres débarqua la peste à Paris, au canal de Saint-Ouen.
C'est durant cette troisième pandémie que l'homme pénétra les secrets de la peste. La découverte du Bacille responsable par un élève de Pasteur, Alexandre Yersin, apportait enfin en 1894 la réponse à l'une des plus angoissantes ignorances qu'ait connues l'humanité. Pendant des siècles les hommes vécurent dans l'insupportable incompréhension de la peste. Ni la conjonction des planètes, ni la vieille théorie des miasmes, ni l'invocation d'un châtiment divin, ni les "semeurs de peste" ne pouvaient expliquer le fléau. La découverte de Yersin apportait à la fois l'explication et l'espoir d'une prophylaxie.
Tout aussi capitale fut la découverte par Yersin du rôle du rat, commis voyageur de la peste, capable de la disséminer au cours de ses déplacements par terre comme par mer.
Restait à découvrir comment le bacille de Yersin passait du rat à l'homme, éventuellement d'individu à individu. Yersin lui même ne le soupçonnait pas et le 2 juin 1894, il terminait ainsi une lettre annonçant sa découverte à sa mère : " Adieu, chère maman, lave-toi les mains après avoir lu ma lettre pour ne pas gagner la peste." Il faut attendre encore quatre ans pour que P.L. Simond, en 1898, révèle au monde scientifique incrédule le rôle de la puce dans la transmission de la peste : ce jour-là, écrit-il, le 2 juin 1898, j'éprouvais une émotion inexprimable à la pensée que je venais de violer un secret qui angoissait l'humanité depuis l'apparition de la peste dans le monde." A ces trois découvertes majeures, W. M. Haffkine, en 1897, ajoutait celle du vaccin antipesteux. Ainsi, le siècle finissant voyait l'homme capable de maîtriser la peste."
Préface de Henri H. Mollaret au Journal de l'année de la peste de Daniel Defoe.