• Insociabile Regnum !

     

    Une  recherche  archéologique et théâtrale menée à Rome pendant 6 mois (Lauréats Villa Medicis hors les murs),  nous a inspiré  ROMA AMOR, théâtre "grottesque" où la pantomime, le masque et la virtualité de la scène répondent à une dramaturgie latine fragmentaire, axée sur l'adage du panégyriste Cornelius TACITE : «LE POUVOIR NE SE PARTAGE PAS. » ("INSOCIABILE REGNUM" - Annales, Livre XIII,17).

     

     

    Dans la généalogie des tensions entre Art et Pouvoir, entre Théâtre et Image, tensions qui nous occupent, la séquence Julio-Claudienne (Ier siècle de l'Empire Romain d'Auguste à Néron)  fait figure de monstre -  Antique société du spectacle, pourrait- on dire :

    "TOUT EST VRAI TOUT EST FAUX" Tacite, Annales.

    Auguste, Tibère, Caligula, Claude et Néron sont les cinq empereurs d’une dynastie éminemment criminelle et théâtrale. Du "Acta est fabula !"¹ d'Auguste face au miroir sur son lit de mort, au "Qualis artifex pereo !"² de Néron chassé de sa maison dorée et acculé au suicide, la tentation orgiaque du spectaculaire culmine avec Néron et son désir immodéré de la scène, de l'art grec. A coups de fouet, il forçait les spectateurs à l'écouter jouer et chanter pendant des heures,  à faire la claque parfois jusqu'à mort d'hommes.

    Un premier Siècle riche et passionnant aussi pour son  mouvement philosophique et religieux qui mute vers une forme composite et syncrétique des expériences civilisationnelles passées : héllénisme, pharaonisme, mithriacisme, culte de Cybèle, d'Isis, d'Adonis, astrologie...coexistent dans une Rome païenne, anté-chrétienne.

     

      "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils m'approuvent ! Qu'ils me haïssent pourvu qu'ils me craignent !" Suétone, Vie des douze Césars

    Après les sanglantes guerres civiles, Auguste en héritier du Divin César et vainqueur d'Actium³, refonde le pouvoir dans les origines mythiques de Rome et instaure avec le Principat  une renaissance artificielle. L'Enéide de Virgile confère à Auguste dans l'éternité du poème inachevé une descendance divine, celle de Vénus mère d'Enée.

    Ce qui s'annonçait comme fin de l'histoire, comme nouvel âge d'or s'assombrit soudain. La mort approchant et pressé par la difficulté de s'assurer une descendance impériale, Auguste adopte Tibère, fils de son épouse Livie [Gens Claudia]. Et Suétone de rapporter les propos d'Auguste :

    "Je plains le peuple romain qui va tomber sous des mâchoires aussi lentes !".

    C'est ici et alors qu'autour de l'avènement de Tibère s'amoncellent les rumeurs angoissées de meurtres que commence notre pantomime spectrale Julio-Claudienne.

    Tacite au commencement des Annales décrit le crime étrange perpertré par Pison (sous les ordres de Tibère) et dont fut victime Germanicus, prince, fis adoptif de Tibère, poète, traducteur des Phénomènes d'Aratos (4) - adoré pour ses vertus et ses talents : avaient été dispersés dans sa chambre des membres de cadavres humains déterrés qui asphyxiaient l'air du malade et provoquaient une sorte de tétanie ou de passivité de la part de son entourage. Cet accord tragique composé par Tacite au début de son ouvrage, teinte le trop long règne de Tibère (l'Empereur-murène), d'une cruauté sournoise et délétère.

    "Insociabile regnum !" 

    Le pouvoir d'un seul exacerbe les pulsions de mort. Les Julio-Claudiens n'y résistent pas et développent sinon un art du crime, à tout le moins une dissimulation, une sophistication, une cruauté abyssales voire une mise en scène de la mise à mort  qui touche à la folie, mais n'en est pas moins  l'affirmation d'un nouveau système politique - l'Empire -  après la république et les guerres fratricides.

    C'est après avoir étouffé Tibère que Caligula, fils de Germanicus, est proclamé Empereur. On connait sa passion pour Mnester le pantomime cosmique, son penchant pour le travestissement, et l'attitude volontairement obscène qu'il prenait pour terroriser les sénateurs. Il n'hésitait pas non plus à se représenter sous les traits de divinités, institua son propre culte, tout en salissant la mémoire d'Auguste. La mort de sa soeur Drusilla le plongea dans une nuit sans sommeil. L'annonce de son assassinat laissa les romains perplexes, inquiets puis les Larves (5) de Caligula continuèrent d'hanter les esprits.

    Dans ROMA AMOR, le coryphée interroge le cadavre de Caligula suspendu par les pieds, (qui n'est pas sans rappeler celui de quelque dictateur italien du XXème siècle),   à travers les mots du poète  Lucain :

    « Obéir est-ce une nécessité ou un plaisir ?". La Pharsale.

     

    Du dérèglement féminin il est aussi question, autour du corps de Vénus et des jardins d'Asiaticus, actuels jardins de la Villa Médicis redessinés par Balthus. Messaline, héroïne jarryesque, s'y poignarda. L'adultère était puni d'exil et Julie mariée en troisième noce de force à Tibère fut reléguée dans l'île de Pantateria par son père Auguste, exaspéré de ses débordements charnels. Elle y mourut de faim et de misère sur ordre de Tibère. A la question qui lui aurait été faite quant à la ressemblance de ses cinq enfants malgré ses infidélités, Julie aurait répondu :

    "Je ne prends de passager que quand la cale est pleine".(Macrobe, Saturnales)

    Image de la trirème qui repasse à propos de l'assassinat d'Agrippine laquelle faillit périr noyée. L'indolent Néron(6), son fils, ayant imaginé de faire se disloquer le navire sur lequel elle voguait : "Frappe au ventre !"(7) lança-t'elle à la postérité.

     

    La dramaturgie Julio-Claudienne  fait apparaître un corpus de textes latins assez important mais fragmentaire ou contradictoire. Les historiens-chroniqueurs,  Tacite ou Suétone,  ont peint cette dynastie de manière érudite,  cruelle, sentencieuse,  souvent  grotesque avec le recul de ceux nés après. 

    Mais  les écrivains contemporains de ce pouvoir, interdits de lire en public leurs poèmes [Lucain] forcés au suicide [Pétrone ; Lucain ; Sénèque] condamnés au clientélisme  sinon à la faim [Martial;Juvénal] ont manifesté un esprit puissant de poésie, de raffinement, de résistance par la satire, l'épigramme ou le pamphlet et un sens  tragique de la postérité  qui résonnent encore aujourd'hui, à qui veut l'entendre,  d'une vitalité désespérée.

    Les auteurs latins qui, pour la gloire et notre plus grand plaisir, ont laissé la trace cinglante de ces excès, n'ont eu de cesse d'assigner deux  limites  au pouvoir de l'Empereur, fut-il divin ou cosmocratique : l'Art et l'Orient.

    Pour saisir dans cette chambre d'échos  littéraires  la  vive  terreur impériale,  nous opérons par fragments et rebonds d'une oeuvre à l'autre. A chaque fragment répond une monade.   Dans cette dramaturgie la causalité se veut multiple, ouverte, suspendue. La chronologie, mentale. L'espace, simultané. La présence, anthropomorphique. ROMA AMOR compose en de multiples fragments de scènes une synthèse, un miroir des monstres.

     

     " Ta seule supériorité c’est qu’il a une tête en marbre alors que tu es un  pantin vivant. » Juvénal,  Satire VIII

    A partir d'Auguste, la multiplication des théâtres à Rome (8), en Italie et dans tout l’Empire.  imprime par l’invention de la frons scaenae (9) et son décor d’effigies, de statues impériales et de leurs divinités tutélaires, l’illusion de la permanence divine du nouveau pouvoir dans la rétine des spectateurs conviés gratuitement aux spectacles mais rangés par ordre de classe.

    L’art du portrait sculpté en marbre - image de propagande - se déploie alors dans tout l’empire et se perpétue dans le temps. Ainsi les visages des empereurs, de leurs femmes ou filles plus rarement, des princes souvent morts jeunes mais aussi ceux d'inconnus nous donnent à rêver ce peuple de pierre, sans morale et sans psychiatrie.

     

    Insociabile Regnum !

    L'image [imago] à Rome veut dire   aussi  masque porté par des mimes/acteurs pour le culte des morts de haut de rang, et rétablir la présence du défunt dans la mémoire publique. Ainsi les mimes ont d'abord été les interprètes des morts aristocratiques, en les imitant dans leurs paroles et dans leurs gestes à l'occasion de pompa funebris.

    Indéniablement, Théâtre et Image avaient partie liée, ne serait-ce que par la question du visage et de la mort.

    Dans Roma Amor, nous jouons des acteurs antiques romains, des pantomimes masqués qui à leur tour jouent les multiples rôles de cette fantasmagorie Julio-Claudienne.

    "Le profit c'est la joie " (Cuerum gaudum - Graffiti à Pompéi)

    Les traces de ce temps ne sont pas seulement littéraires. Bien sûr Pompéi, mais aussi les riches villas romaines offrent une lecture picturale murale vive de couleurs et de trompe-l'oeil, jusqu'à la Domus Aurea de Néron qui recouvrait la moitié de Rome. Elle fut entièrement peinte par Famullus ; Pline L'ancien écrit qu'elle fut sa      « prison d'art ». Cette maison dorée  dont Rome continue actuellement de découvrir archéologiquement la trace, clôt notre sujet Julio-Claudien par sa nouveauté 'grottesque' inspiratrice de la renaissance italienne.

    Un lac artificiel y formait une véritable mer intérieure, et des animaux mêmes sauvages, peuplaient cette maison au sujet de laquelle Néron déclara qu'il allait        « enfin être logé comme homme! ». Son principe, d'inspiration orientale est cosmocratique. En son centre, une salle octogonale recouverte d'un dôme s'animait au rythme des mouvements célestes. Néron, L'Empereur-Acteur y avait rassemblé nombres d'oeuvres sculptées qu'il admirait, notamment le Laocoon, qui faisait jadis les délices de Tibère, s'identifiant au fond de sa grotte à Ulysse.

    "Le ciel est vide et il n' y a pas de dieu." Martial, Epigramme.

    Néron, L'Empereur- cytharède, le cosmocrator libérateur de la Grèce, fut finalement forcé au suicide. Il réclama  paraît-il une dernière gorgée d'eau tiède.

    Virginie Di Ricci et JM Musial

     

    ¹"La pièce est jouée!".

    ² "Quel artiste périt en moi !" Don Cassius.

    ³ Bataille navale d'Actium face à Marc-Antoine qui marque la fin des guerres civiles le 2 septembre 31 av JC.

    4 Aratos de Soles (fin IVe-milieu IIIe av JC) auteur grec d'un log poème didactique sur l'astronomie.

    5 Les romains croyaient que tous ceux qui périssaient de mort violente ou qui n'avaient pas reçu les honneurs de la sépulture vagabondaient sous forme de Larves.

    6 Martial

    7 Tacite, Annales, Livre XIV, VIII,5.

    8« Auguste, qui pour se rendre populaire, voulait relever tout ce que César avait abaissé, et qui encourageait sans distinction tous les théâtres de son habile bienfaisance, favorisa sans doute le retour des Atellanes à leur vogue première, car elles atteignirent alors à une puissance qu'elles n'avaient pas connue jusque là. Les Atellanes, soit qu'elles voulussent se venger de leur longue oppression, soit qu'elles tendissent à accroître leur importance, portèrent, sous les successeurs d'Auguste, l'audace à ses dernières limites, et leur caractère changea comme les moeurs publiques. Leur satire devint politique, cruelle, implacable et ne craignit pas de remonter jusqu'aux empereurs. Elle désignait, avec une crudité d'expressions qu'on couvrait d'applaudissements, les crimes et les voluptés infâmes de Tibère. Elle irritait Caligula par les équivoques transparentes de son ironie. Un acteur d'Atellanes était brûlé en plein amphithéâtre, par ordre de l'Empereur, pour un vers méchant. Ce châtiment inoui qui est déjà bien loin de la tolérance républicaine, des dédains de César et des ménagements d'Auguste, ne peut s'expliquer en partie que par l'âcreté croissante de la raillerie des Atellanes. Il ne trouva de compensation que dans un moment de clémence de Néron. Celui-ci se contenta de chasser de Rome l'histrion Datus qui, dans une Atellane, avait rappelé par des gestes satiriques deux crimes de l'empereur, et fait une terrible allusion au sénat. »
    Etudes sur le Le théâtre latin, Maurice Meyer 1847

    9 Mur de fond de scène - Décor permanent.

     

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